Le Philosophe et la Cité
Être l’inspirateur d’une politique est en effet l’ambition du philosophe qui se mêle des affaires de la Cité. C’est au moins à une méditation de cette expérience que nous convie Platon dans son œuvre, singulièrement dans sa Lettre VII. Si le lien entre le philosophe et la vie politique est sinon revendiqué, du moins problématisé dans les œuvres classiques de la philosophie, du Hiéron de Xénophon au Prince de Machiavel et si la vie politique est évidemment une source de méditation constante pour le philosophe, il n’en reste pas moins que la tentative de Platon pour conduire Dion de Sicile à infléchir le régime de Denys de Syracuse vers plus de modération s’est soldée par une déconvenue. C’est par euphémisme que l’on doit parler du sort du philosophe pris dans l’étau de l’action politique : Machiavel, après Platon, en fit l’amère expérience et la carrière d’Alexandre, élève d’Aristote, ne fut pas exactement à l’origine des régimes mixtes qu’avaient médités son maître. Il serait cependant inexact de dire que les idées philosophiques n’ont aucune prise sur l’expérience humaine, comme il serait imprudent d’affirmer que les idées ne sont pas au pouvoir. Encore faut-il accorder au philosophe le bénéfice du doute, se méfier de la théorie des « éminences grises », rendre à César ce qui lui appartient , se méfier des mécaniques du complot et autres cabales, dont le fumet antisémitique est toujours nauséabond.
Puissance ou faiblesse du professeur ?
Cela serait sans doute pour beaucoup une aubaine, sinon une chance extraordinaire et merveilleuse de voir les philosophes au pouvoir ou à défaut les professeurs de philosophie. Les affaires humaines seraient éclaircies et simplifiées comme par enchantement : le logos n’aurait plus besoin de chercher son chemin au cœur des passions humaines et des conflits d’intérêt, car la Loi parlerait immédiatement au cœur de l’homme par la voix de sa conscience. Cette utopie est soumise à deux conditions : que l’amour de la sagesse n’ait point de concurrence dans les affaires humaines ; que la démocratie porte au pouvoir plutôt des philosophes que des médecins, des fonctionnaires, des avocats ou des hommes d’affaires.
Alors que Platon interrogeait les conditions d’une telle situation en construisant « en paroles » (hen logon) une République et remarquait par quelles difficultés et hasards on pouvait voir converger les éléments concourant à l’instauration du meilleur régime, l’histoire nous montre assez peu de philosophes-rois. Peut-être trouvons-nous quelques rois-philosophes tels que Marc-Aurèle, qui était stoïcien, ou Julien l’apostat qui voulut transformer le christianisme en un avatar néo-platonicien, et plus prés de nous certaine reine de Suède curieuse de morale géométrique ou quelque roi de Prusse voltairien. À vrai dire, le pouvoir des philosophes sur les affaires publiques est bien mince, si l’on tient compte du fait que la naissance de la philosophie comme questionnement des vertus communes est marquée du sceau de la condamnation à mort de Socrate.
La Cité n’aime pas le philosophe, car le but de la Cité n’est pas la sagesse, mais le bonheur. Elle n’aime pas le philosophe, car celui-ci a tendance à préférer vivre en retrait avec quelques amis et lire de bons livres, tandis que la vie politique exige l’action et la canalisation des passions et exige même en démocratie de se soumettre au pouvoir du plus grand nombre, avec le risque de tomber dans le grand mouvement de la plus grande passion. La démocratie, si elle permet d’émanciper l’individu de l’arbitraire de certaines formes de pouvoir, exige de chacun de porter cette même liberté et de résister au pouvoir des démagogues et des incompétents, ce qui exige quelque vertu, sans doute la vertu de courage, le sens de la justice, une bonne dose de tempérance et au final une certaine sagesse, ce qui, il faut bien se l’avouer, est aussi difficile que rare.
Leo Strauss n’était pas un philosophe, seulement un professeur de philosophie. Il aimait à dire que l’on a autant de chances de trouver un philosophe dans une université qu’un artiste dans les couloirs de l’Académie des Beaux-Arts.
La mort de Socrate
Dans un certain sens Socrate aussi professait par sa vie et ses manières « l’amour de la sagesse », ou en tout cas suscitait un désir pour la vérité ou la connaissance du Tout, d’une manière si humble et si déprise de toute forfanterie, si peu marquée par le désir de se venger d’autrui en mettant au jour la vérité des opinions qui circulaient sur la place du marché, qu’il fut inévitablement pressé par de nombreux élèves dont l’esprit, l’ambition et le destin ont été fort disparates. On sait d’ailleurs que Socrate fut accusé, jugé et condamné à mort pour deux raisons : il ne se contentait pas d’attirer à lui la jeunesse et de la troubler par ses questions, mais il fit entrer de nouveaux dieux dans la Cité. Il est remarquable qu’un de ces meilleurs élèves, Alcibiade, eut le destin si brillant et si tragique qu’on lui connaît : après avoir émasculé les statues des Hermès, Alcibiade s’enfuit chez les Perses où, nommé général, il prit parti contre Athènes avant d’être reçu en héros par ceux-là même qu’il avait combattus. Le fait qu’Alcibiade soit mort assassiné par les Perses, vers qui il s’était finalement tourné, n’implique pas que Socrate soit le responsable mécanique des heurs et malheurs de son élève.
« Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices », nous dit Rousseau, qui a été à l’école de Platon, et s’il est juste de dire que les maîtres nourrissent leurs élèves, il est naïf de croire que les élèves sont des individus envoûtés sans aucun libre-arbitre. Être l’élève de quelqu’un ne signifie nullement qu’en s’asseyant aux côtés du maître on s’abreuve littéralement de ses vices et de ses vertus. À la fin du Banquet, Platon nous met en garde, alors que surgit bruyamment le jeune Alcibiade, contre cette opinion selon laquelle la connaissance passerait du maître à l’élève, comme l’huile de la lampe passe par le brin de laine. D’un côté Socrate a eu comme élève le fantasque Alcibiade, mais de l’autre il nous faut voir Platon et Xénophon. L’expérience politique de Platon et celle de Xénophon, personnages au demeurant assez différents d’Alcibiade, n’est pas de beaucoup meilleure, sauf que s’ils faillirent laisser leur vie dans ces expériences, Platon en Sicile et Xénophon dans son expédition aux côtés de Cyrus, il finirent paisiblement leurs vieux jours, l’un en rédigeant un livre portant le titre les Lois, l’autre en gentleman farmer retiré sur ses terres. Pourtant nous étudions toujours l’œuvre étonnamment vivace de Platon, 2350 ans après sa mort, comme nous nous penchons avec constance sur celle d’Aristote, qui fût son élève et qui nous a montré comment penser les affaires politiques.
Quoiqu’on en dise, la philosophie politique est une affaire plus complexe que ce que nous en montre le film George Lucas, « la bataille des clones ».
Aussi, pouvons-nous dire de Socrate qu’il fut responsable de l’aventure sicilienne de Platon et des ambitions dévorantes et contradictoires d’Alcibiade ? Pouvons-nous affirmer que si Alexandre n’avait pas été sous l’emprise de son précepteur Aristote, il serait resté en Macédoine et, au pire, qu’il aurait conduit les affaires d’Athènes jusqu’à un âge avancé ? Pouvons-nous mépriser Xénophon, comme le fait Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, et le traiter d’aventurier par le seul fait qu’il fût l’élève de Socrate ? Sans doute y a-t-il un lien entre la fin de la Guerre du Péloponèse en 404 et la condamnation à mort de Socrate en 399 par un régime démocratique fondé sur le clientélisme. Mais 30 ans après sa disparition, Leo Strauss est-il à ce point un philosophe si puissant que l’on peut affirmer de lui qu’il est l’inspirateur de toute la politique américaine sous le mandat de George W. Bush Jr, alors que de son vivant Platon ne parvint même pas à éviter que Denys ne l’envoyât casser des cailloux dans une carrière ?
Il serait salubre que les intellectuels, journalistes et autres faiseurs d’opinions réfléchissent à la force de l’illusion rétrospective et à cette espèce de forme présente de pensée qui grossit par toutes sortes de voies et qui imagine des réseaux, des complots et des influences mécaniques, où seule compte la proximité. Il est assez navrant de voir surgir dans les journaux et les pamphlets des listes de noms, dont on se demande bien en quoi elles constituent un commencement d’argumentation rationnelle, alors que s’enfle la rumeur. Ce procédé, outre qu’il flatte plutôt les passions les plus basses et assouvit un besoin pervers de voir le mystère prendre le pas sur l’intelligence, produit un effet inverse de son intention. Au lieu d’éclairer l’intelligence en informant sur la réalité des faits et des situations, il fait l’économie des problèmes et contribue à discréditer les auteurs de telles rumeurs (qui ne portent heureusement pas aussi loin que les cris des oies du Capitole).
La théorie du complot
« Il y a un complot des néo-conservateurs américains qui bénéficient de certains soutiens en Europe. Leur maître est Leo Strauss, qui méprisait la démocratie et vouait un culte à l’élite », prévient-on ici ou là. Ceux qui reprennent à leur compte ces sottises que l’on voit répandre entre autres par les soutiens d’un personnage aussi controversé qu’est Lyndon LaRouche sur la scène politique américaine, devraient au moins avoir l’honnêteté intellectuelle d’avouer qu’ils ne connaissent rien à la philosophie de Leo Strauss, et apparemment encore moins à l’expérience politique américaine, pour ne rien dire de leur intelligence de la vie politique en général.
Dresser des listes de noms et procéder à une misérable reductio ad hitlerum (Hitler écoutait du Mozart, ergo Mozart est une musique pour nazis), c’est se vouer à des procédés assez vains, infantiles et dangereux, car ils accréditent l’idée que les affaires humaines relèvent de déterminations où la décision rationnelle et la liberté de choix n’ont pas leur place. Pire encore, ces procédés sont la négation même de la pensée rationnelle, quant ils ne sont pas inspirés par l’antisémitisme le plus conventionnel.
Il suffirait ainsi d’être le frère du cousin du neveu du Grand Roi pour être comme le Grand Roi, à défaut d’être celui-ci. Si l’amalgame fait fureur dans la presse, dés qu’il s’agit de propager des rumeurs sur tel ou tel personnage public, ou dés qu’il s’agit de défendre de manière intempérante la tempérance, on comprend aisément l’abîme dans lequel le risque est grand de tomber dés qu’il s’agit de mesurer l’impact de « l’influence de Leo Strauss ».
Il est plus facile et peut-être moins intéressant de noter les raisons qui font que l’on éprouve le besoin de réduire tout à Leo Strauss, Grand Maître d’une secte qui agirait dans l’ombre en psalmodiant des commentaires ésotériques sur les philosophes médiévaux. Ceux qui voudront se pencher sérieusement sur l’œuvre et sa réception aux États-Unis et en Europe et en comprendre les effets dans la dimension de la philosophie politique ne pourront manquer de se rendre compte que si l’université allemande et les épisodes convulsifs de l’histoire européenne du XXe siècle l’ont conduit à émigrer aux États-Unis et sont au coeur de sa réflexion, sous l’aspect de ce que lui-même appelle « les problèmes de notre temps », ce sont ses analyses et son intérêt pour l’émergence dans la modernité du phénomène constitué par le libéralisme, qui cristallisent toutes les haines.
Leo Strauss, l’historicisme et le positivisme
Leo Strauss est celui par lequel l’étude de la philosophie politique a été revivifiée aux États-Unis, alors qu’elle était diluée dans les sciences sociales, dont le positivisme étroit en faisait une sociologie de bazar. Mais il était surtout un ami de la démocratie.
Les analyses de Leo Strauss cristallisent toutes les haines, car leur auteur dessine les contours de la « crise de la modernité » (ou de la modernité comme « crise ») en replaçant le libéralisme dans la perspective de sa genèse intellectuelle et dans son rapport aux fondements de l’autorité chez les Modernes, en méditant les apports de Machiavel, de Hobbes et de Rousseau.
Strauss focalise toutes les haines, d’abord au sein même du monde universitaire, car il est l’un des rares à avoir souligné le caractère problématique du positivisme des sciences sociales et de l’historicisme, et la négation des valeurs qui leur est co-naturelle, à l’œuvre dans les idéologies du progrès. Ces idéologies fondent tous les espoirs d’une politique juste et d’un meilleur régime dans la transformation de l’homme : le positivisme s’est allié à l’historicisme pour dessiner les formes de l’homme nouveau en rejetant toute idée d’une unité de l’homme, en s’interdisant toute idée d’une nature humaine. Les sciences sociales, qui avaient cru que la formule de Lord Kelvin (« Ce qui ne se mesure pas ne peut être objet de science ») allait enfin leur permettre d’accomplir le projet que Descartes envisageait dans la partie 6 de son Discours de la Méthode, ont eu affaire avec Strauss à des objections sérieuses qu’elles ont accueillies avec crainte et mépris.
Strauss focalise toutes les haines, car il est de ceux qui ont vu se profiler dans les Lumières modernes européennes le risque de l’idéologie et la figure du dernier homme, dont le rejet violent de la plausibilité d’une autorité transcendante s’est accompagné d’un enracinement de la seule volonté libre comme principe de la nouvelle humanité.
Il focalise toutes les haines encore, car il ouvre à nouveaux frais le dossier que l’on croyait clos de la Querelle des Anciens et des Modernes, querelle qui avait vu le triomphe apparent des Modernes.
Il focalise toutes les haines, toujours, parce qu’il montre avec patience, force et clarté que si on retourne humblement lire les penseurs classiques, alors notre intelligence de la « crise de notre temps » se formule non en termes de « besoins vitaux » mais en quelque manière sous la forme d’une rationalité conduite par une haute exigence, alors que Marx nous avait dit qu’il n’était plus temps de comprendre le monde, mais qu’il fallait le transformer.
Enfin, il suscite les haines parce qu’il vient déranger nos certitudes critiques, et en particulier cette grande et belle certitude révolutionnaire qui consiste à croire que la critique de la tradition est le dernier mot de la modernité, alors qu’elle est devenue elle-même, comme le sarcasme voltairien, une mode transformée en tradition, plus conservatrice que le conservatisme qu’elle prétendait dénoncer. La nouvelle tradition est la tradition qui ne croit plus en rien et qui sait qu’on ne doit croire en rien. La nouvelle tradition est la tradition d’une génération pour qui le nihilisme est l’horizon indépassable, d’une génération dont la religion est sans dieu et dont la morale est sans fondement rationnel. Elle est la tradition du progrès médical érigé en nouvelle frontière ; elle tend à être, pour tout dire, la tradition de l’euthanasie de la raison qui est aveugle à toute entreprise spirituelle.
Leo Strauss libérateur
Si on cherche maintenant à faire un compte rapide des opinions certaines interrogées par Leo Strauss, on comprend sans peine que ses interrogations sont dérangeantes. Parce qu’elles nous obligent à questionner nos opinions les plus anciennement acquises, les certitudes les plus communes, voire les opinions les plus sacrées, les formulations de Leo Strauss sont apparues rapidement à la hauteur des grands enjeux suscités par la « crise de notre temps » et cela, pour ainsi dire par la seule force de sa lecture des grands classiques. Leo Strauss a été un libérateur en nous invitant à interroger derechef ce qui nous était le plus familier. C’est la raison pour laquelle, alors que ce sont nos « opinions » qui sont mises en cause, alors que c’est ce qui nous est le plus cher qui doit pouvoir être interrogé, nous préférons dresser des listes de noms et dénoncer des cabales, car il n’y a pas de découvertes plus irritantes que celles qui exposent le pedigree des idées. Nous préférons ainsi lire ce qui est élevé à la lumière dégradée de ce qui est le plus bas, pour l’abaisser encore et en dénoncer la bassesse. Ce comportement en dit assez long sur notre incapacité à penser la vie politique et singulièrement à accorder à la vie politique américaine une existence autonome, riche et contradictoire. Nous préférons flatter notre paresse intellectuelle et nous représenter des marionnettes au service de forces occultes. Il est navrant de constater que de telles représentations valent aussi bien pour la vie politique française. Ceux qui en France voient dans Leo Strauss l’inspirateur de la politique de la présente administration américaine (qui naturellement est portée par des influences beaucoup plus diverses et poursuit sans doute d’autres ambitions que d’avoir été portée sur les fonds baptismaux de l’université de Chicago), seraient ainsi mieux inspirés de faire porter leurs efforts sur la vie intellectuelle française et sur la compréhension de la crise politique qui traverse notre pays en nous faisant grâce de toutes les théories du complot et de toutes les arguties méprisables qui font de l’indignation morale le préambule à tous leurs délires.
En produisant des images et des simulacres de vérité, l’idéologue qui rêvait de prendre la place du philosophe, rêve maintenant de celle du prophète. Il est un peu comme la Pythie du temple de Delphes : il n’a plus besoin de montrer, ni de cacher. Il lui suffit d’inspirer les vapeurs soufrées et de délirer.
Copyright : J.P. Delange, 2003.