La France en état de choc

La France en état de choc (1) : le besoin de fierté

Pierre Manent, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) – PSL

Ce texte est issu des travaux de la conférence « La France en état de choc : comment sortir par le haut? » organisée au Collège des Bernardins, à Paris, le 7 janvier dernier avec des intellectuels et théologiens de différentes confessions religieuses et Pierre Manent.

Avant de m’interroger sur ce que nous devrions faire pour affronter utilement et honorablement les épreuves qui nous assaillent, je voudrais revenir sur ce que nous avons fait à la suite des nombreuses attaques que nous avons subies depuis les meurtres de Toulouse (en mars 2012), chaque attaque apparaissant comme un avertissement de l’attaque qui suivrait. Ces dernières années, assurément, ont été éprouvantes pour notre pays, mais nous n’avons pas été laissés sans avertissements. Or qu’a-t-il résulté de ces avertissements répétés ? Qu’avons-nous fait ? Comment avons-nous réagi ? Précisément, nous n’avons fait que réagir. Il semble que notre influx nerveux n’ait circulé que sur l’arc réflexe, celui qui ne passe pas par le cerveau.

Panique et fanfaronnade

Notre réaction a pris deux formes : panique et fanfaronnade. La panique ne se cache pas puisque chaque jour, pour ainsi dire chaque heure voit le gouvernement proposer une mesure nouvelle pour accroître les pouvoirs de la police, diminuer ceux de la justice et, en général, affaiblir cet État de droit dont il opposait naguère les principes et les valeurs aux propositions hâtives et démagogiques de la droite et de l’extrême droite.

Je ne conteste pas l’utilité ou même la nécessité de mesures nouvelles, qu’on dira d’urgence ou d’exception. Il importe, cependant, qu’elles soient le résultat d’une délibération sérieuse et qu’en même temps, étant d’urgence ou d’exception, elles soient susceptibles d’être levées aisément si les circonstances le permettent. Or nous faisons tout le contraire : nous nous précipitons hâtivement vers une transformation si durable de notre régime que le président de la République est résolu à inscrire ces mesures dans la Constitution.

La panique est l’aspect le plus visible de notre réaction, mais non pas le plus significatif. L’autre aspect est plus inquiétant car il consiste à transformer le vice en vertu, la paresse en courage. J’ai parlé de notre fanfaronnade. Si le mot semble trop péjoratif, essayons alors celui de « complaisance ». Les Anglais, à qui la chose non plus n’est pas étrangère, ont un mot excellent : smugness. Vous savez de quoi il s’agit. Nous sommes prompts à dire : les barbares ont attaqué notre façon de vivre, notre liberté, nos valeurs, nos plaisirs, nos sorties … Et puisqu’ils sont si évidemment méchants, nous ne saurions être que fort bons. Et puisqu’ils ont attaqué ce que nous sommes, la meilleure réponse, le vrai courage consiste à faire comme nous faisions quand nous avons été attaqués, à être ce que nous étions quand nous avons été attaqués. Bref, la meilleure réponse, le vrai courage, consiste à ne rien faire et à ne pas nous poser de question.

Cette réaction est fort troublante. Elle fut celle du Président Bush en 2001. Ils haïssent notre liberté, dit-il alors. Quelles moqueries françaises il essuya ! Était-il possible d’être aussi complaisant, aussi irréfléchi, aussi « américain » ? Nous sommes aussi irréfléchis, aussi complaisants que le Président Bush alors même que nous avons l’expérience des conséquences de son irréflexion, de sa complaisance et de son imprudence.

Déni de responsabilité

Essayons alors de considérer sérieusement ce qui s’est passé. Acceptons d’envisager que ces attaques ne fassent pas seulement ressortir nos mérites, mais jettent une lumière crue et cruelle sur nos faiblesses. Une première constatation s’impose : ces attaques répétées et toujours plus meurtrières signalent évidemment que le gouvernement chargé de nous protéger nous protège de moins en moins, qu’il est de moins en moins capable de nous protéger. Quoi qu’aient visé les assassins, les massacres ont fait ressortir une défaillance majeure de notre régime politique et ainsi infligé une blessure profonde à sa légitimité, blessure dont les suites sont encore à venir.

Or la classe politique, responsable dans son tout de cette défaillance, fait bloc dans le déni de responsabilité et dans le refus d’examiner les fautes commises. Quel haut fonctionnaire a été limogé ? Quel ministre a démissionné ? Quel ministre, premier ministre ou président de la République a été mis en cause pour son incompétence dans l’accomplissement de son mandat ? Dans l’émotion des hommages aux victimes, les questions les plus urgentes et les plus légitimes sont refoulées comme des indécences.

Que s’est-il passé ? Comment en sommes-nous venus là ? Ici, il faut prendre un peu de recul. Dans d’autres régions du monde on a d’autres vues, ou d’autres habitudes, mais les Européens cherchent le bon régime politique dans un équilibre, toujours instable, entre l’autorité et la liberté. La forme la plus accomplie de ce bon régime, c’est le gouvernement représentatif. Est représentatif le gouvernement qui puise sa légitimité et son énergie dans le corps civique.

L’élection est une composante essentielle d’un tel régime, mais elle ne joue son rôle que si s’exprime effectivement par elle l’intériorité du corps politique, non seulement ses intérêts matériels et moraux, mais son sentiment de soi, un rapport à soi raisonnablement confiant. Il peut y avoir des élections très régulières dans un régime qui a cessé d’être vraiment représentatif parce que le corps politique a perdu ce que j’appelle ici son intériorité. C’est la situation que nous voyons s’aggraver en France depuis trente ou quarante ans.

L’abolition de la frontière intérieur-extérieur

Depuis trente ou quarante ans s’aggrave une crise de l’intériorité politique, plus concrètement une incertitude sur la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, ou même un refus de poser la question de la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Cette crise a deux versants, le versant européen et le versant migratoire. Ces deux aspects entrent en phase, aujourd’hui, avec la crise migratoire ; mais ils étaient liés dès l’origine dans l’approche des problèmes par la classe politique française.

La classe politique française n’a jamais pris au sérieux la question de l’immigration parce que les immigrés, s’installant en France, s’installaient dans un pays qui lui-même était, si j’ose dire, en train d’émigrer en Europe ou vers l’Europe, sous la direction de cette même classe politique. Les immigrés devenaient plus ou moins français tandis que les Français, immigrés compris bien sûr, devenaient plus ou moins européens. Il n’y avait plus vraiment d’extérieur, il n’y avait plus vraiment d’intérieur. Qui devenait quoi ? Allez savoir.

Cette transitivité rassurante ne faisait que prolonger l’équivoque coloniale et post-coloniale, puisque la grande majorité des immigrés provenaient de pays qui, il y a peu encore, étaient des départements ou des protectorats français. En tout cas, le pays perdait progressivement conscience de la nécessité politique, toujours pressante dans un régime démocratique, de produire l’autorité politique à partir d’un principe intérieur.

Nous devons donc retrouver un principe intérieur après une longue période durant laquelle nous avons éprouvé l’indifférence au principe, ou l’abandon du souci du principe, comme une libération. Ce principe intérieur ne saurait être que le principe national, parce que seule la nation est susceptible de fournir le cadre d’une vie civique et d’une communauté d’éducation, et ainsi de donner figure à un bien commun.

Bien sûr il ne suffit pas de dire la nation, la nation … Le principe national a cette caractéristique heureuse et dangereuse d’être à la fois le plus incluant et le plus excluant. Il est donc d’un usage délicat. Sa réanimation aujourd’hui réclame un mélange d’audace et de modération qu’on ne trouvera pas aisément dans un corps civique démoralisé comme le nôtre. Mais enfin nous avons le devoir d’essayer, et c’est que j’ai fait dans ce petit livre.

Amitié civique et conversion à la France

Comment le résumer ? Permettez-moi d’être tranche-montagne. Dans les termes de Montesquieu, je propose de faire en même temps « deux grandes choses contradictoires ». D’une part, accueillir vraiment nos concitoyens musulmans dans l’amitié civique et pour cela accepter franchement leurs mœurs, sauf bien sûr, condition valant pour tout le monde, dans les cas où elles seraient contraires à la loi. Ce qui signifie accepter que les musulmans constituent vraiment une partie de la France – une partie de la France, c’est-à-dire ni la séquelle importune d’une histoire coloniale que l’on voudrait oublier, ni l’avant-garde d’une humanité réunie dans l’indifférenciation.

D’autre part, rompre notre dépendance commune à l’égard du monde arabo-musulman qui se trouve dans une phase de décomposition politique, sociale et morale particulièrement alarmante, et dont certains pays, mouvements ou acteurs politiques et religieux, poursuivent des objectifs essentiellement hostiles à l’Europe et à l’Occident, je n’ose dire à la chrétienté. Je parle de notre dépendance commune.

Elle concerne au premier chef nos compatriotes musulmans, dont les familles sont le plus souvent originaires du Maghreb. C’est principalement à eux qu’il revient d’organiser cet islam de France dont la première – et presque unique – condition est que les personnes d’autorité qui guident et éduquent religieusement les musulmans aient été elles-mêmes éduquées principalement en France et en français. Sans cette conversion à la France, les musulmans français resteront prisonniers d’une division intérieure démoralisante : ils résideront sans appartenir.

La question de la double nationalité n’est pas d’abord une question juridique. Ce n’est pas non plus une question d’égalité entre les citoyens. Il s’agit des affections sociales, pour ainsi dire de la direction du cœur. Or il y a trop de réticence, trop de méfiance, parfois trop d’inimitié à l’égard de la France dans trop de cœurs de citoyens français. C’est sur cela qu’il nous faut tous travailler.

Il n’y a donc nulle sentimentalité ni indiscrétion quand j’emploie le terme religieux de conversion. Mais la prise d’indépendance à l’égard du monde arabo-musulman concerne aussi la classe politique, et en général les élites françaises qui ont dans la dernière période montré une complaisance irresponsable et impardonnable à l’égard de certains des acteurs les plus toxiques du monde arabo-musulman. Les musulmans se plaignent volontiers de l’influence délétère du wahhabisme dans de nombreuses associations musulmanes françaises. Cela confirme que cette prise d’indépendance est conforme à notre intérêt commun, et qu’elle contribuerait puissamment à définir cet intérêt et même ce bien commun. Cette prise d’indépendance serait en quelque sorte rassemblante.

La sanctification de la colère

Je n’ai pas encore parlé de ceux qui nous attaquent. Je n’ai pas encore parlé de nos ennemis. Qui sont-ils ? Quels sont leurs motifs ? Je n’ai pas de thèse à proposer. Je voudrais seulement faire une remarque. Selon les Anciens, les êtres humains obéissent à trois grands motifs, ils recherchent trois objets principaux : l’agréable, l’utile et le noble. Et, bien sûr, cette recherche peut être vertueuse, ou alors le contraire. On peut chercher l’utile en travaillant, ou alors en volant. Se dessine irrésistiblement devant nous la physionomie de ces jeunes hommes qui cherchent l’agréable dans la drogue, l’utile dans des trafics divers et le noble dans le meurtre au nom de l’islam.

C’est ce dernier motif qui bien sûr nous intéresse, et nous trouble le plus. Les uns parlent de fanatisme religieux, ajoutant parfois que l’islam encourage un tel fanatisme. Les autres répondent que les assassins sont, le plus souvent, très ignorants de la religion qu’ils invoquent. Sur l’islam je ferai la remarque suivante qui ne réclame aucune compétence théologique : de quelque façon qu’on le comprenne et le juge, l’islam est dans le monde et parmi nous une religion qui ne doute pas d’elle-même, qui est tranquillement installée dans l’évidence et la fierté de sa vérité. On ne dirait pas la même chose du christianisme aujourd’hui en Europe.

Parmi toutes les propositions religieuses, idéologiques, politiques qui sont disponibles parmi nous, et dont la plupart sont avancées avec hésitation et défendues sans conviction, l’islam offre la référence la plus vigoureuse et la plus plausible pour justifier et, en quelque sorte, sanctifier une colère qui s’échauffe et s’enflamme contre une société dans laquelle, ou sur le seuil de laquelle on a éprouvé vivement le sentiment de son inadéquation. Cela vaut évidemment pour ceux qui sont nés musulmans, mais aussi et en somme plus encore pour les convertis qui vont chercher l’islam pour justifier et alimenter leur inimitié.

Naturaliser l’islam

Si cette analyse simple a quelque vérité, elle emporte les grandes lignes d’une cure politique et morale non seulement pour les violents mais pour l’ensemble du corps civique. Il s’agit de guérir, ou de calmer cette fierté malheureuse que la position singulière de l’islam parmi nous tend à fomenter. Je crois que la démarche générale que j’ai suggérée va dans ce sens. Si l’islam trouve sa place, limitée mais sûre, en France en se naturalisant ou en se nationalisant, il change de statut ; il perd ce caractère extérieur et supérieur, ce caractère étranger si dangereusement captivant pour les âmes errantes. S’il devient une forme de la vie en France, il sera certainement moins disponible pour justifier la guerre contre la France.

J’ajoute seulement ceci. La situation singulière de l’islam dont je parle est soulignée ou exacerbée par la laïcisation extrême de la vie française, qui lui laisse, en somme, le monopole de l’affirmation du Nom divin. Une présence un peu plus affirmée des autres religions, et d’abord de la religion chrétienne, l’expression tranquille d’une certaine fierté catholique, loin de nourrir la guerre des dieux, contribuerait à rééquilibrer le dispositif psychique qui sous-tend la vie commune. Nous avons tous besoin d’une certaine fierté. C’est sur la base de cette proposition simple et rassérénante que je propose que nous travaillions.

The Conversation

Pierre Manent, philosophe, ancien directeur d’études, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) – PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pierre Manent et le Moyen-âge

Article paru originairement le 5 mars 2012 sur le blog de Philarête, l’Esprit de l’escalier.

Le regard politique est la preuve, s’il en était besoin, qu’un livre d’entretiens peut faire un très bon livre. Pierre Manent, guidé par les questions de Bénédicte Delorme-Montini, donne en quelques pages parfaitement lisibles un aperçu profond de sa biographie intellectuelle et du développement de sa pensée. Le lecteur ne peut qu’être séduit par la simplicité et la clarté des propos, le sens de la formule bien frappée qui résume un argument, autant que par la singulière bonhomie, faite d’humilité et en même temps de courage tranquille, qui rend si attachante la figure de Manent. Il me tarde de trouver le temps de revenir sur un ou deux développements qui m’ont permis de mieux comprendre mes points de perplexité à l’égard du type de science politique pratiqué par l’auteur de La Cité de l’homme et des Métamorphoses de la cité. En attendant, j’aimerais partager un long passage où Manent parle du Moyen Âge. Ce qu’il dit me semble parfaitement juste, et en même temps très important parce que, précisément, ce n’était pas aussi clair avant que Manent ne le dise. L’impression suscitée par ce développement, c’est la « reconnaissance » : on reconnaît d’un coup quelque chose d’exact qui n’était pas apparu tel jusque là, on reconnaît dans l’auteur du propos quelqu’un dont on a beaucoup à apprendre, qu’on ne va pas quitter de si tôt – même si c’est pour le contester sur tel ou tel point, et la clarté reçue suscite évidemment la reconnaissance, la gratitude intellectuelle qui n’est pas une chose si fréquente qu’on puisse craindre de la gaspiller.

Ce sur quoi Manent attire l’attention, de son point de vue d’expert de la chose politique, c’est que le Moyen Âge est essentiellement, du point de vue politique (et cette précision est probablement capitale), un long temps de désordre. Qu’il constitue un long moment d’incertitude, entre l’ordre civique antique et l’ordre étatique moderne, où l’Europe cherche son unité sans vraiment la trouver. Le Moyen Âge est la période du conflit permanent des autorités – temporelles et spirituelles, monarchiques et impériales, citadines et royales, etc. Aucune forme politique ne s’impose – ni l’autorité suprême de l’Église, ni l’autorité locale des princes ou des seigneurs, – toutes sont en concurrence. Les principes supérieurs qui prétendent régir les existences sont eux-mêmes en conflit, l’éthique des clercs se heurtant à l’éthique guerrière, le fond païen ne cessant d’affleurer jusque dans la figure idéalisée du chevalier.

Manent est évidemment conscient de tenir un propos paradoxal. Il sait heurter de plein fouet la vision reçue du Moyen Âge, et notamment celle qui sert de référence idéale à une vénérable tradition de pensée politique « antimoderne » : le Moyen Âge comme âge de l’ordre, comme âge de l’harmonie quasi cosmique, de l’équilibre parfait qu’on n’a cessé d’opposer au « désordre » moderne, à l’apparition des nations, à la rupture de l’unité de la foi, à la révolte orgueilleuse de l’esprit humain contre la religion révélée. C’est justement ce paradoxe, ce choc assumé, qui rendent précieuse la suggestion de Manent. Elle me semble de nature à nourrir un débat important parmi ceux qui aiment réfléchir au politique et ne peuvent, dès lors, laisser de s’interroger sur ce que Manent appelle dans son livre la « différence moderne ». Débat d’autant plus décisif que si le Moyen Âge sert volontiers de repoussoir aux zélateurs du « projet moderne » (et l’on mesurera à quel point, si Manent a raison, leur vision du Moyen Âge repose sur une vaste illusion), il n’a cessé de nourrir, sous les espèces d’un « ordre organique » quasi surnaturel, les nostalgies catholiques aussi bien que les rêves marxistes de réconciliation humaine.

Débat d’autant plus actuel, me semble-t-il, que nous sommes de nouveau entrés dans une période de profonde incertitude. La forme « nationale » de la démocratie, qui caractérise la politique moderne, est en crise, et pour s’orienter dans cette crise il ne peut qu’être utile de méditer sur ce qui s’est passé lors de l’apparition de cette forme originale : a-t-elle constitué l’heureuse issue d’un long désordre, ou au contraire fut-elle une chute, voire une aberration dont le temps présent est en train de nous délivrer ? Faut-il espérer ou redouter un « nouveau Moyen Âge » ?

La parole est à Pierre Manent, répondant à Bénédicte Delorme-Montini :

La représentation dominante du Moyen Âge n’est-elle pas plutôt celle d’une période d’ordre ?

« C’est si vrai qu’aujourd’hui encore, vous avez des socialistes anglais qui cherchent le remède au « désordre libéral » dans le « communautarisme » ou le « holisme » médiéval. J’ai à coup sûr contre moi un véritable lieu commun qui n’aide pas la science et qui est que le Moyen âge était par excellence une période d’ordre, que le Moyen Âge se caractérisait par un ordre cohérent, et même par un ordre splendide, embrassant le cosmos, Dieu et les hommes, et dont l’expression visible et grandiose se trouve dans les cathédrales. J’admire autant qu’un autre les cathédrales, mais en faire le symbole de l’ordre de l’époque, c’est vraiment partir du plus mauvais pied pour comprendre ce qui s’est passé. Je suis toujours surpris de voir à quel point l’opinion même savante est mue par des images, subjuguée par des images qui flattent l’imagination mais qui n’ont aucun rapport avec la vie des gens dont on entend rendre compte. Par l’image des cathédrales, en effet splendides, ou par la Divine Comédie de Dante, ce grand poème parfait. C’est fou ce que la Divine Comédie a servi à justifier cette représentation. C’est d’autant plus ironique que l’œuvre de Dante avait été intitulée simplement par lui La Comédie, et que si on lit cette œuvre, on peut se faire une idée assez précise du profond désordre politique de cette période.

« D’abord, il y a cette rivalité, qui préoccupe tellement Dante et qui est par ailleurs très bien documentée, entre la papauté et les pouvoirs politiques. Ensuite, les pouvoirs politiques eux-mêmes sont fragmentés, dispersés entre l’empire, les rois, les princes, les moindres seigneurs, les villes libres ou moins libres, etc. Donc, il y a une fragmentation extraordinaire du monde médiéval, fragmentation qui s’étend, bien entendu, aux principes de la vie commune. La figure emblématique de l’ordre médiéval – le « chevalier du Moyen Âge » – est une figure de la confusion des principes. C’était une figure de composition en cela qu’il y avait une tension très forte entre sa vocation religieuse et sa vocation guerrière – je laisse même de côté son éventuelle vocation amoureuse –, puisqu’il était à la fois l’homme de la guerre et l’homme de l’Église ou l’homme du Christ. Tension qui se déploie exemplairement dans les Croisades qui furent à la fois une manifestation de l’énergie européenne et une expression de la confusion européenne. Il est clair que le mouvement pour aller délivrer le tombeau du Christ, comme Hegel l’a fameusement remarqué, comportait une confusion entre le médiat et l’immédiat ; les Croisés n’avaient pas encore compris que le Christ se donnait dans l’intériorité et que la conquête matérielle du tombeau vide ne donnait pas accès à la grâce ou au salut. Les massacres de Juifs que les Croisades occasionnèrent furent une autre expression de cette même confusion : par la destruction physique du « vieil Israël », on croyait pouvoir assurer « immédiatement » la légitimité exclusive de l’Église, « nouvel Israël ».

« Le Moyen Âge est donc une période de très profond désordre dont les Européens vont mettre beaucoup de temps à se dégager. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de choses admirables dans le Moyen Âge – après tout, je suis encore à moitié thomiste –, je ne fais pas le procès du Moyen Âge, mais politique, ce qui est déterminant, c’est que ce fut un désordre. De sorte que la représentation traditionnelle, très chère à une certaine tradition catholique, et qui consiste à dire : « Il y avait un bel ordre du Moyen Âge et puis il y a eu l’irruption du désordre moderne », est politique fausse, car c’est exactement le contraire ! Il y avait un désordre médiéval que les Modernes ont progressivement surmonté pour instaurer un certain ordre. On peut préférer le désordre médiéval à l’ordre moderne (…), mais il est certain que les Modernes ont cherché l’ordre et l’ont trouvé. Nos sociétés sont incomparablement plus cohérentes et ordonnées que la société médiévale. On peut dire, si l’on y tient, qu’elles sont pires à cause de cela, mais en tout cas, si on parle d’ordre, c’est nous qui sommes les hommes d’ordre. C’est le Moyen Âge qui est désordre, et c’est la modernité qui ordonne, et qui ordonne très systématiquement avec la construction de l’État moderne, puis avec la construction de la nation homogène moderne. La ligne de force du développement moderne, comme Guizot l’a très bien vu, c’est la fabrication d’une généralité toujours plus grande à partir de cette particularisation presque illimitée de la société médiévale. »

Pierre Manent, Le regard politique, Paris, Flammarion, 2010, p. 160-163.

Retour sur Band of Brothers

“Si on est trop jeune on ne juge pas bien,
trop vieil de même.
Si on n’y songe pas assez, si on y songe
trop, on s’entête et on s’en coiffe.
Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait
on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après
on (n’) y entre plus.

Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près.
Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu.
Les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop
bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture,
mais dans la vérité et dans la morale qui l’assignera ?

Blaise Pascal, Frag. 55 (Vanité)

 

Comme beaucoup de Français qui regardent la télévision, j’ai visionné la mini-série réalisée pour la chaîne américaine HBO, produite par Steven Spielberg et Tom Hanks. Cette série de 10 épisodes a été diffusée aux U.S.A. entre le 4 septembre et le 9 novembre 2001, soit pendant la période où se produit l’attaque des « twin towers » de New York par les avions piratés aux mains de membres de la secte Al-Qaida. En France, la série a été diffusée sur France 2 pendant les vacances d’été de 2002 : autant dire que, si on avait voulu faire passer ces 10 épisodes pour de l’entertainment estival, le truc que l’on regarde vaguement d’un œil en prenant l’apéro à l’ombre des pins au camping du Porge ou celui de Fabrégas, la direction des programmes ne s’y serait pas prise autrement.

Je n’ai pas beaucoup de respect, ni de goût pour les fictions produites par la télévision, en particulier les fictions « à la française ». Je n’avais guère plus d’intérêt pour les fictions qui nous viennent d’Outre-Atlantique, qui dans l’ensemble ciblaient les adolescents ou ceux qui voulaient le rester. En France, comme aux USA, la culture du bon sentiment, ou de la perversion ironique, préside aux téléfilms et on ne peut qu’être navré devant tant de bêtise, même si elle est servie par des moyens sophistiqués et des acteurs chevronnés (Plus belle la vie est un abîme inintelligible; Desperate Housewives me semble être la même chose, les millions de dollars en plus) . Néanmoins, ces généralités ne peuvent pas conduire à éliminer les rares programmes qui prennent au sérieux leur sujet, même le plus fictionnel ou poétique et qui nous donnent l’occasion de découvrir la justesse avec laquelle un propos est tenu. Je laisse de côté les adaptations de la littérature française au cinéma par des producteurs et des acteurs aussi critiquables que Josée Dayan et G. Depardieu, sur le travail d’adaptation desquels on doit pouvoir être économe de son mépris, comme nous y invite Chateaubriand (Gérard Depardieu en Monte-Cristo, c’est Porthos chez Jane Austen !).

 Band of Brothers (Frères d’armes en français) repose sur un scénario tiré d’un ouvrage que l’historien-journaliste Stephen Ambrose (1936-2002) avait publié sous la forme d’une enquête concernant les tribulations de la compagnie « E » (Easy Company) du 56e régiment de la 101e division aéroportée (la fameuse « Airborne »). Des parachutages sur Carentan en Normandie, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale sur le terrain autrichien, l’ouvrage d’Ambrose s’attache à faire parler à la fois les documents d’archives et les témoins de la campagne sur le théâtre des opérations. S. Ambrose a eu accès aux archives de l’armée et a interrogé une partie des survivants (regroupés dans une association), parfois de longues heures, parfois en leur demandant de préciser par courrier tel ou tel point, ce qui lui a permis de recouper jusque dans le détail les faits et gestes d’un groupe d’hommes (une compagnie compte entre 120 et 140 hommes, organisés en 3 sections), de leur formation initiale dans les camps d’entraînement jusque sur le théâtre des combats en Europe du Nord, entre 1944 et 1945.

L’idée est intéressante : suivre un petit nombre d’hommes dans des combats déterminants, intégrés dans une armée moderne, sur une période assez courte mais intense, puisque les protagonistes participent à quelques combats majeurs de la Seconde Guerre mondiale (parachutage en Normandie derrière les lignes allemandes, combats dans le bocage normand, participation à la bataille d’Arnheim aux Pays-Bas, combats dans les Ardennes à Bastogne, combats sur le Rhin et au final la neutralisation de Berchtesgaden en Bavière).

J’avoue que c’est parce que j’ai vu récemment cette série télévisée que je me suis ensuite tourné vers le livre de Stephen Ambrose. Ce qui suit ne constitue que quelques remarques générales sur la guerre, la peur, le courage, le caractère et le commandement, à la lumière de la série de HBO et du livre de Stephen Ambrose.

Officiers et privates

Pour ceux qui, comme moi, n’ont connu la guerre que par ouïe-dire, ou par le biais de l’imagination souvent fantastique des réalisateurs d’Hollywood, la guerre apparaît très abstraite : sans doute savons-nous de la guerre qu’elle produit “du sang, de la sueur et des larmes”, selon la formule de Winston Churchill, mais sur la densité de la violence et la complexité des actions, nous ne savons trop à quel point nous placer pour percevoir clairement le phénomène. La vérité de la guerre — ne serait-ce que seulement du point de vue technique — et des combats entre soldats nous échappe, même si nos parents ou nos grands-parents nous ont habitué à appréhender la guerre sous la seule lumière de l’anecdote terrible. La peur de la mort violente et encore plus l’imaginaire associé à la souffrance, ont nourri nos temps de paix à tel point que notre regard sur la guerre se résume à des gesticulations vociférantes, à des images de villes en ruines et à l’abstraction du soldat qui tire à l’arme automatique sur un ennemi qu’on ne voit jamais.

Band of Brothers nous parle de quelques dizaine d’hommes très jeunes (ils ont entre 18 et 25 ans), venus de milieux et de régions très divers (le plus souvent ouvriers d’usine, mineurs ou trappeurs, sauf Webster qui a « fait Yale », mais a toujours refusé toute promotion), touchés par la crise économique de 1929 et qui, attirés par le risque et le challenge, s’engagent en 1942-1943 dans les troupes d’élite nouvellement formées des paratroopers de l’US Airborne. Nouvellement formées signifie qu’il n’y avait pas eu avant la naissance de l‘Airborne de troupes combattantes parachutées. Ces hommes sont jeunes, pour la plupart intellectuellement peu formés, mais prêts à relever le défi d’une nouvelle manière de combattre (le parachutisme), surtout s’il y a une solde intéressante à la clé (50 US$ de mieux par mois). Beaucoup ne sont jamais sortis de chez eux et ne connaissent ni leur propre pays, ni un quelconque pays étranger. Stephen Ambrose indique que ces jeunes gens qui s’engagent pour faire la guerre, ne veulent pas la faire comme « simples biffins », dans le magma informe de ce qu’on aurait tendance à appeler « la chair à canon ». On peut se demander quel parti tirer de ces hommes dont l’unique souci, selon le témoignage du soldat Webster, “était de jurer, de pratiquer des exercices physiques intenses et de jouir de périodes de liberté les plus nombreuses, en passant par l’infirmerie si nécessaire”. Ce que l’on voit sous une forme seulement à peine ébauchée dans la série, mais qui occupe une place centrale dans le récit de S. Ambrose, c’est la lente métamorphose de ces individualités brutes (au fond, en apparence sans qualités) en soldats qui apprennent, par l’entraînement et la rigueur des situations extrêmes, à se faire confiance, à venir en aide à ses compagnons d’armes et à intégrer les gestes techniques propres à toute tactique de combat. Encadrés par des sous-officiers et des officiers dont certains viennent du rang, mais dont la plupart sortent des écoles militaires, ces gamins — encore une fois, pour la plupart incultes — vont découvrir les vertus humaines sur le théâtre le plus cruel de la vie et de la mort et, pour une bonne part d’entre eux, vont y laisser leur jeune vie. On ne naît pas soldat, on le devient, et ici les soldats parachutistes sont sélectionnées avec la dernière rigueur, tant sur le plan physique que sur les aptitudes à utiliser les matériels, lire une carte, s’orienter avec des instruments, obéir aux ordres et ainsi de suite. Il est remarquable que l’officier qui va mettre sur pied la “E company” (la « easy company”) et la structurer comme une vraie compagnie de combat, est lui-même tout  autant incapable de se repérer sur le terrain que de choisir une bonne tactique. Le lieutenant Sobel, instructeur d’élite de ses troupes, est incapable d’être un chef. Promu capitaine en raison de ses qualités d’instructeur, la compagnie E lui sera retirée.
Frères d’armes

À la question de savoir pourquoi les tribulations guerrières nous paraissent participer d’aventures hors du commun, la réponse est peut-être à chercher dans le fait que l’unité d’un groupe humain face aux situations extrêmes, chacun jouant son rôle et reconnaissant l’autorité là où elle paraît, sinon naturelle, du moins légitime, affecte et bouleverse la le tiède confort de nos urbaines sociétés. Nous sommes impressionnés tout autant par les aventures d’Ernest Shackleton et de ses compagnons d’infortune, après le naufrage en 1915 de leur navire Endurance (28 hommes errants pendant 22 mois à travers les glaces antarctiques, par des températures allant jusqu’à -45°C), ou par celles de François-Edouard Raynal (Les naufragés des Auckland). Mais d’une situation à l’autre, par temps de guerre ou de paix, ce qui reste pour nous motif à poursuivre des réflexions étonnées, par-delà l’esthétique d’un sublime qui à juste titre à donné carrière à des livres, ce sont les ressources de l’âme humaine, par ailleurs si commune et si fragile, qui arrive à se frayer un chemin, par l’infortune, la souffrance, la misère et parfois la terreur, jusqu’à la fortitudo.

Étonné, on apprend ainsi au fil des pages que les soldats membres de la compagnie E du 56e bataillon de parachutistes ne recherchent pas la guerre, pour laquelle ils n’ont aucune appétence : ils ne savent la faire, ou ne veulent la faire, qu’avec ceux avec qui ils ont passés les moments les plus difficiles de l’entraînement physique et des premiers combats. La clé qui rend intelligible le fait que cette compagnie se soit faite remarquer comme une des unités combattantes les plus aguerries lors des combats en Normandie et en Belgique, n’est pas seulement donnée par la haute qualité de l’entraînement militaire, mais est à chercher dans la valeur de l’encadrement hiérarchique; en effet, un personnage se détache sensiblement parmi ces hommes, dont la tâche est de conduire au combat, dans les meilleures conditions possibles et avec l’efficacité la plus redoutable, cette unité combattante : c’est Richard Winters (au passage, admirablement incarné dans la série par Damian Lewis, acteur britannique, qui rend justice à la sobriété, à la modestie, à la patience et au courage du véritable Winters, décédé en février 2011). Winters ne jure pas, ne boit pas, mais au contraire semble timide et rougit en toute occasion. Il est comme ses personnages de Jane Austen qui, effacés dans les exigences de la vie mondaine, révèlent des ressources rares lorsqu’on entre dans les choses sérieuses. Winters est l’homme de la situation, l’homme prudent (phronimos) décrit par Aristote : « il fait ce qu’il faut au moment où il le faut, pendant le temps qu’il faut, avec qui il le faut, avec les moyens appropriés ». Winters à peine parachuté, réduit à néant une batterie allemande de canons de 88 qui arrosent les plages d’Omaha et de Utah. Avec une vingtaine d’hommes, il affronte les servants des batterie et de nids de mitrailleuses 2 à 3 fois supérieurs en nombre, cachés dans des tranchées implantées dans le bocage. L’action de ce groupe de combat est encore aujourd’hui enseignée à l’Académie militaire de West Point. Non seulement Winters est fin tacticien, mais il comprend vite les situations, organise méthodiquement le combat et mène lui-même l’attaque (la séquence où Winters se trouve seul face à 150 Panzergrenadiers allemands le long d’une digue hollandaise est assez impressionnante). On comprend que ses hommes, non seulement l’admirent, mais sont prêts à le suivre partout, parce qu’il incarne l’autorité légitime du chef. À ses côtés, d’autres figures tiennent une place importante, mais différente : Nixon, officier chargé du renseignement et figure en miroir de l’ami pour Winters (il boit, semble désabusé, mais se révèle indispensable); Speirs, qui représente la figure de l’officier impénétrable et que l’on craint, du fait des rumeurs qui courent sur son compte (il aurait mitraillé des prisonniers, abattu sur place un G.I. qui aurait refusé de participer à une patrouille). Speirs est l’incarnation de l’officier téméraire, un peu tête-brulée, mais chanceux. Sec avec ses hommes, c’est un combattant redoutable. Il sera le seul des sous-officiers de la compagnie E à aller sur le théâtre des opérations dans le Pacifique et à poursuivre une carrière militaire en Corée et ailleurs, qui le conduira au grade de lieutenant-colonel.

 Les facteurs d’union de cette unité combattante sont donc multiples. Un des effets les plus curieux de cette union est révélée à plusieurs reprises : les soldats blessés au front, rapatriés dans des hôpitaux en Angleterre, n’ont de cesse de quitter sans autorisation leur lieu de convalescence pour retrouver leurs camarades de combat : c’est un argument qui montre qu’on ne peut envoyer au combat, de manière efficace, des personnels qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas subi en commun des épreuves accablantes. La notion de « Frères d’armes » prend alors tout son sens. La fin du livre de Stephen Ambrose, qui publie quelques extraits de correspondances et de témoignages, montre que les survivants sont tous très bien conscients de cela. On lit même, sous la plume de quelqu’un qui a participé après la Seconde Guerre mondiale à la mise sur pied de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une « Delta Force » (corps d’élite), dans l’armée ou dans les sections spéciales de la C.I.A., la phrase suivante : « Si j’avais à choisir, je préférerais sans hésiter ma compagnie de parachutistes du temps de la guerre. Nous avons fait partie de quelque chose que rien n’égalera jamais » (Robert Smith).

Du sang, de la peur et la mort

J’ai fait mention, au début, de notre inexpérience actuelle de la guerre et de la forme d’abstraction dans laquelle nous la tenons, puisque pour nous, il n’y a de guerre que sur les écrans, dans les films d’action. Là, la vertu militaire y est largement noyée sous la dimension technologique. Il n’y a peut-être que dans le film Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975), qu’il nous est donné à voir — du moins par le cinéma contemporain — ce que cela pouvait être que d’avancer sous la mitraille (et peut-être aussi plus près de nous, les courtes scènes du début de Gladiator (Ridley Scott, 2000), où l’on voit les légions romaines assaillies par des combattants Quades ou Marcomans (Germains), lors des guerres marcomanes.

La raison pour laquelle il faut lire l’ouvrage de Stephen Ambrose ne tient pas à ce qu’il est bien écrit, car il ne l’est pas. En revanche, il revient (trop peu à mon goût, mais c’est là une des limites du genre), sur les épreuves physiques et les chocs affectifs : les soldats sont tués par balles, sont déchiquetés, meurent d’accidents de la route, ou subissent des bombardements et les assauts de l’ennemi d’une telle intensité que de la troupe de départ, peu nombreux reviennent au pays. La peur conduit à des effets physiques considérables : tel pendant la nuit qui suit un combat se lève pour uriner 36 fois; lors des opérations du Bois Jacques (à Bastogne), encerclés et bombardés par les Allemands, sans vêtements chauds, les pieds gelés, les soldats se terrent dans leur trou et voient leur camarades littéralement pulvérisés. Le lieutenant Compton, soucieux de ses hommes et aimé par eux, subit une dépression nerveuse qui le rend inapte au combat (Compton fera une belle carrière de substitut du procureur à Los Angeles après la guerre). Les stigmates de la guerre sont pudiquement indiqués, à côté des absurdités qui se rencontrent inévitablement dans toute organisation militaire, comme par exemple les erreurs de commandement et les officiers incompétents. À côté du sang, de la peur et de la mort, on prend connaissance aussi sous la plume d’Ambrose, d’une empathie sans faille à l’égard d’un pays qui, bien qu’il n’ait pas dépêché des cohortes de psychologues, a su faire preuve de clairvoyance en votant le « G.I. Bill », cette loi qui a permis à nombre de vétérans, de jouir après la guerre d’une bourse d’études à l’Université. Certains de ces vétérans ont pu occuper ainsi des postes clés dans l’administration, les institutions politiques ou universitaires. Comment donner à ceux qui ont connu les épreuves les plus déchirantes, une juste place dans la société la paix revenue, par-delà les stèles de marbres, les décorations et les commémorations, alors que la société pour laquelle ils se sont battus, finit par retourner aux occupations exigées par la vie civile ?

Épilogue : Saving Private Ryan

J’ai revu aussi le film de Steven Spielberg « Il faut sauver le soldat Ryan » (Saving Private Ryan). Presque tout dans le film provient du livre d’Ambrose, à commencer par le nom des protagonistes. Le capitaine John Miller, joué par Tom Hanks, est dans la réalité un soldat de la « Easy Company » mort au combat, de même que le soldat James Ryan. Les personnages de l’escouade chargée de rechercher le soldat Ryan sont inspirés par le caractère de certains soldats de la compagnie E. Le scénario, qui manifeste crûment la réalité, doit beaucoup aux détails qui proviennent de l’enquête conduite par Stephen Ambrose, à commencer par la dichotomie entre les soldats et leur capitaine, qui s’avère être dans le civil un enseignant passé par l’Université. Dans Band of Brothers, c’est Webster qui a ce profil. Après des études de littérature, il s’engage dans l’armée et, revenu à la vie civile, il fera une carrière de journaliste et d’écrivain. Il a tenu un log-book pendant toute la campagne 44-45 dans lequel il s’est attaché à décrire les caractères des uns et des autres, les situations, les humeurs et autres réflexions. Ambrose a beaucoup puisé dans ces carnets.

Article rédigé initialement en 2012.